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Le malade virtuel

«Passez-vous plus de temps sur Internet que vous ne l’auriez pensé initialement ? Y a-t-il des sites que vous ne pouvez éviter ? Trouvez-vous difficile d’être déconnecté durant plusieurs jours ? » Ces questions extraites du test d’Orman, relayé par la presse magazine, permettraient de diagnostiquer une dépendance à Internet (1). En suivant ce type d’évaluation, près de la moitié de la population connectée serait atteinte. Et la plus formidable pandémie de l’histoire serait en train de se répandre sur la planète. La Chine a déjà fait de cette « pathologie » une priorité de santé publique. Des réseaux internationaux travaillent d’arrache-pied à élaborer des diagnostics standardisés, des essais cliniques, des protocoles de traitement et des campagnes de prévention. C’est un fait : un nombre croissant d’internautes peinent à se déconnecter. Leur activité en ligne déborde peu à peu sur les autres secteurs de leur existence, au détriment de leur sociabilité, de leur travail, de leurs études. S’agit-il pour autant d’une maladie ? Le caractère pathologique du phénomène est loin de faire consensus au sein de la communauté scientifique. En 2008, l’inclusion de la dépendance à Internet dans la cinquième édition de son répertoire des maladies mentales (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders ou DSM-5) (2) a été rejetée faute d’éléments convaincants. Mais le débat se poursuit, notamment au sein de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), en vue de la publication en 2017 du manuel de classification internationale des maladies. L’histoire de la cyberdépendance remonte aux années 1970 lorsque Joseph Weizenbaum, ingénieur à l’Institut de technologie du Massachusetts (MIT), constate chez ses collègues un « acharnement à programmer » caractérisé par un temps de connexion élevé, une hygiène de vie négligée ainsi qu’une désocialisation (3) — tableau typique, selon lui, d’un « trouble mental ». Dans les années 1990, les craintes et l’enthousiasme qui accompagnent le développement d’Internet encouragent les recherches sur l’expérience du monde virtuel et sur ses propriétés potentiellement addictives : anonymat, évasion, accessibilité et interactivité. La cyberdépendance se décline alors selon trois sous-dimensions : le jeu vidéo, le cybersexe et la sociabilité. Mais, avant d’être prise au sérieux, la pathologie fut d’abord introduite comme une farce. C’est pour critiquer la multiplication des troubles répertoriés dans le DSM — de cent six en 1952 à quatre cents en 1994 — que le psychiatre new-yorkais Ivan Goldberg imagine en 1996 un désordre qu’il désigne comme « ridicule », celui de l’addiction à Internet (4). Il poste sur un forum de thérapeutes une parodie de diagnostic clinique. La même année, cette maladie entre dans le lexique médical par une voie plus orthodoxe : Kimberly S. Young, psychologue à Pittsburgh, applique le diagnostic reconnu du « jeu pathologique » aux pratiques en ligne et diffuse cette idée sur des forums de discussion de personnes autodiagnostiquées. La clinicienne prolonge l’expérience : elle achète des encarts publicitaires en ligne et acquiert même le mot-clé « Internet addiction » sur Yahoo (5). Les répondants s’avèrent nombreux et les demandes de consultation, bien réelles. Dorénavant, le mécanisme psychologique de l’« impulsion » — caractérisé par le contrôle malaisé, voire impossible, d’un comportement pourtant identifié comme nocif — sera identifié comme la cause des problèmes psychologiques et sociaux liés à l’utilisation d’Internet : incapacité de résister au désir de connexion et sensation de manque, avec leurs conséquences sociales négatives (divorce, difficultés professionnelles, scolaires et financières).

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